Critiques

 

 

Si le Congo de Léopold II a inspiré les plus grands des romanciers britanniques ou américains (Conan Doyle, Mark Twainet…) en Belgique, cette page controversée a été livrée au seuls historiens et peu d’œuvres de fiction ont été consacrées à cette époque où Léopold II luttait à la fois contre l’indifférence de ses compatriotes et pour la reconnaissance internationale de l’Etat indépendant du Congo. Marcel-Sylvain Godfroid vient de combler cette lacune avec un premier livre qui se révèle magistral : le bureau des reptiles.
D’emblée, le ton est donné : ledit « bureau » désigne, aux yeux de l’auteur, les proches de Léopold II qui avaient été chargés de défendre l’entreprise coloniale. Ils engageaient le fer avec la presse britannique qui ne ménageait pas ses critiques, ils ramenaient l’ exploitation du caoutchouc aux normes d’une simple exploitation commerciale, diffusaient des textes élogieux à propos de la « mission civilisatrice »… Bref ils se livraient à un méthodique travail de propagande, surveillant tout particulièrement la presse belge de l’époque, menaçant les uns, flattant et rétribuant les autres. En première ligne figurait le journal l’Etoile, proche du Palais et abreuvé d’informations qui permettaient à ses journalistes de défendre au mieux l’honneur du Roi et le bien fondé de son action au Congo. Jusqu’à ce qu’un grain de sable se glisse dans cette belle machine bien huilée : le doute jeté dans l’esprit d’un jeune journaliste, Leo Dover, par une lettre venue du Congo. Une missive accusatrice, accablante, dénonçant le travail forcé, les châtiments corporels et aussi les atrocités commises au nom de la civilisation.
Léo Dover décide alors de rechercher la vérité, quel qu’en soit le coût. Mais ce n’est pas dans les forêts du Congo qu’il mène l’enquête. Ses pas le portent plutôt dans les salons bruxellois, dans les coulisses du palais, les salles de rédaction. Il dénoue un à un les liens qui unissent un très petit groupe d’hommes, discrets et sans scrupules et finit par retrouver le major Fonck, le héros des Portes de l’Enfer, un homme qui fut l’impitoyable artisan de la mise en esclavage des Noirs et qui finit ses jours dans un hospice bruxellois, transi de fièvre et hanté par le souvenir de ses crimes.
C’est là tout l’intérêt de l’ouvrage : il reconstruit magistralement l’ambiance de l’époque, rappelle les intrigues du palais, les mœurs des bourgeois d’alors, nous fait revisiter le Bruxelles du 19eme siècle finissant.
Pour remonter ainsi le temps avec une telle vraisemblance, Marcel-Sylvain Godfroid nous a avoué avoir passé des mois à la Bibliothèque nationale, consultant les gazettes, s’imprégnant de la langue d’alors, un français châtié sinon précieux, s’informant des polémiques de l’époque et rappelant l’intérêt que suscitait le mystérieux Congo qui avait envoyé des spécimens de ses hommes et de ses richesses à l’Exposition coloniale. Il s’est particulièrement inspiré des deux seuls auteurs belges qui ont osé briser l’omerta, Daniel van Groenweghe (du sang sur les lianes) et l’ancien diplomate Jules Marchal qui inspira et documenta Adam Hochkild. Leçon de journalisme, leçon d’histoire, le livre est d’abord un roman, avec une intrigue, un suspense, un dénouement inattendu. Curieusement, avant d’être accueilli avec enthousiasme par les éditions Weyrich qui ont saisi l’intérêt de l’ouvrage, l’auteur avait frappé en vain à bien des portes, comme s’il valait mieux ne pas faire revivre auprès du grand public ces sombres pages de l’histoire de Belgique et les maintenir dans le domaine réservé des spécialistes…
Alors que la Belgique léopoldienne suscite un intérêt croissant, que se multiplient colloques et expositions, il était temps que la littérature s’emploie enfin à raviver l’imagination, sinon l’indignation d’un large public…

Colette Braeckman, Le Soir 19 & 20 octobre 2013

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