Genèse

VENGEANCE TARDIVE

Oui, c’était bien des contes à dormir debout que le frère Gabriel, nous racontait, juché sur l’estrade de la classe de troisième primaire, sous le portrait d’un jeune roi au regard triste. Je m’en voudrais de jeter la pierre au cher frère. Il n’en savait guère plus que nous, bercé qu’il était par le chant des historiens de cour qui ensevelissaient Léopold II sous des tourbillons d’encens : notre plus grand roi, ce géant, ce pharaon, ce conquérant, ce bâtisseur d’empire, cet urbaniste de génie…Livres

Rien sur le pillage du Congo, rien sur le roi-rapace, rien sur les mains coupées. Une colonie modèle que le reste du monde nous enviait : négrillons rieurs, sortis de Tintin au Congo, missionnaires barbus, à l’âme aussi irréprochable que leur soutane, plantations tirées au cordeau et chambres d’hôpitaux si bien tenues que l’envie vous prenait de tomber malade.

Qui aurait osé insinuer que ce bel ordre ressemblait comme un frère au système que l’Afrique du Sud, plus franche ou moins hypocrite, nommait Apartheid ? Quel impie aurait osé lever le doigt pour demander si, par hasard, le Shangri-La de la Belgique n’avait pas été conquis à la pointe des baïonnettes et au mépris des droits humains ?

Propagande1On  n’aime pas beaucoup parler de tout ça, en Belgique. Pourquoi ? Parce que la honte étouffe ? Parce que les grandes douleurs sont muettes ? C’est un fait, la Belgique a mal au Congo. Amputée de sa colonie, elle continue d’en souffrir, elle vit dans le déni, elle refuse de débrider la plaie. Une main sacrilège barbouille-t-elle de rouge la statue du roi ? Aussitôt, le bronze est lessivé à grande eau. Un documentaire outrageant fait-il son apparition à la télé ? On allume un contre-feu dans un colloque organisé sous les lambris dorés du Palais des Académies, pour un public d’anciens coloniaux à la conscience recuite par le soleil d’Afrique.

TintinNe devrait-on pas, au contraire, déboulonner les statues et débaptiser les boulevards ? C’est une erreur de croire que, pour effacer le crime, il suffit de jeter quelques pelletées de terre sur les tombes et de faire ronfler les chaudières. Pas si simple. Il arrive qu’une main émerge du charnier, qu’une archive échappe aux flammes et que des enquêteurs têtus fouillent les cendres.

Un sujet en or

La statue de Léopold II revue et corrigée par un mauvais plaisant

La statue de Léopold II revue et corrigée par un mauvais plaisant

Quel sujet en or pour un romancier, n’est-ce pas ? Mais, au fait, la fiction a-t-elle le droit de s’en emparer pour faire à la grande histoire un enfant dans le dos ? La question a agité le monde littéraire, en 2006, à la publication des Bienveillantes de Jonathan Littell. Et elle a rejailli, plus récemment, avec d’autres romans traitant de la seconde guerre mondiale.

J’avoue qu’elle me laisse assez froid. Historien et romancier ne font pas le même métier, voilà tout. Et leurs méthodes de travail diffèrent du tout au tout. L’historien se sert de ses recherches pour accoucher l’Histoire de faits avérés, alors que le romancier les met au service d’une histoire singulière, inventée de toutes pièces. Et tandis que l’historien fait appel à la raison et à la mesure, le romancier, sondant les cœurs davantage que les vieux papiers, se laisse emporter par les transes et les outrances de son imagination.

Bonne annéeAu fond, rien de nouveau depuis la célèbre formule d’Aragon : le roman est un mentir-vrai. Le romancier fait des choix. Il invente, donc il ment. Ce n’est qu’à ce prix que son roman sonnera juste. Naturellement, il lui arrive parfois de tordre la réalité et de grossir le trait. Une critique qu’il assume. Il est en bonne compagnie, celle d’Alexandre Dumas et de Victor Hugo.

BananiaJ’aurais pu raconter mon histoire du point de vue d’un Dieu omniscient qui, passant le bras à travers les nuages, manipule ses personnages comme des jouets en plastique. Je ne l’ai pas voulu, car j’aurais eu l’impression de faire un sermon. Aussi ai-je choisi de la raconter au ras des pâquerettes, en mettant mes pas dans ceux d’un journaliste en proie au doute et à la révolte. Ces doutes et cette révolte sont tributaires de l’enfance malheureuse de Léo Dover. Je ne demande pas au lecteur de les partager.

La couverture à laquelle vous avez échappé

La couverture à laquelle vous avez échappé

Le seul personnage qui m’ait donné du fil à retordre est Léopold II. Les circonstances historiques lui attribuaient tout naturellement le rôle du « mauvais », mais je ne sais quelle timidité me retenait de le mettre en scène. Peut-être la crainte héritée de l’enfance de briser une imposante statue. J’ai finalement décidé de restreindre le rôle important que je lui avais donné dans une première version et de n’en faire qu’une figure titulaire maléfique et invisible, grand ordonnateur des manigances du Bureau des reptiles. Toutefois, prenant exemple sur la gifle administrée par Beate Klarsfeld au chancelier d’Allemagne fédérale Kiesinger, je n’ai pas résisté au plaisir d’appliquer une claque sonore sur son auguste joue. Tardive vengeance d’un enfant à qui on avait menti sur l’histoire de son pays.

Marcel-Sylvain Godfroid

Avril 2013

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