Mains coupées

mains coupées garçon

Si, aujourd’hui en Belgique, plus personne ne conteste l’existence de ces photos, certains continuent d’attribuer ces mutilations à la gangrène ou à la lèpre.

Avec une cupidité féroce, le roi s’octroie un monopole sur pratiquement toutes les activités et les richesses de « son » Congo.Pour les exploiter, il s’inspire du modèle mis en place dans l’île de Java par les Hollandais : c’est la population congolaise elle-même qui est contrainte de récolter le latex et de l’ivoire; de même, elle doit fournir la nourriture nécessaire aux besoins des colons. L’usage de la force se révélant bientôt nécessaire, le roi complète son dispositif par la création d’une armée, la force publique, composée d’indigènes et commandée par des officiers européens, Belges pour la plupart.

mains5Tous les moyens sont bons pour forcer la population à récolter le caoutchouc et l’ivoire. Y compris les moins avouables. Le Congo est bientôt un gigantesque bagne, et la production de caoutchouc s’accroît de manière exponentielle : 33 tonnes en 1895, 50 en 1896, 278 en 1897, 508  en 1898.

Mains coupées

Des missionnaires protestants avec des Congolais portant des mains coupées et boucanées

Quelques missionnaires protestants dénoncent ces méthodes barbares, mais leur voix ne porte pas très loin. C’est Roger Casement, le consul britannique dans l’État indépendant du Congo qui mettra le feu aux poudres en publiant, fin 1903, un rapport dans lequel il dénonce les atrocités systématiques commises par les agents du roi Léopold II sur l’ensemble de la population congolaise, hommes, femmes, enfants, vieillards.

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C’est cette photo qui est le « MacGuffin » du roman. (Terme employé par Alfred Hitchcock pour définir un objet convoité par le personnage principal d’un scénario,  l’élément moteur de l’intrigue.)

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Mario Vargas Llosa a consacré un très beau livre au destin tourmenté de Casement

Parmi les atrocités citées par Casement, la pratique des « mains coupées » marquera les esprits. Les caporaux noirs chargés par leurs supérieurs blancs de lever les quotas de caoutchouc auprès des populations locales ont pour consigne de ramener, pour chaque balle de fusil ayant tué un « indigène »,  une main coupée, preuve que la balle n’a pas été utilisée à d’autres fins (braconnage, revente).

« Il ne peut y avoir l’ombre d’un doute sur l’existence de ces mutilations et sur leurs causes, écrit Casement. Ce n’était pas une coutume indigène antérieure à l’arrivée du blanc : ce n’était pas le résultat des instincts primitifs de sauvages dans leurs luttes entre villages ; c’était un acte délibéré de soldats d’une administration européenne, et ces hommes eux-mêmes ne cachaient jamais que, en perpétrant ces actes, ils ne faisaient qu’obéir aux ordres positifs de leurs supérieurs. »

Mes calomniateurs

Livre de Fiévez où il tente de rejeter les accusations qui pèsent sur lui

Dans son livre Du sang sur les lianes, l’ethnologue Daniel Vangroenweghe ajoute : « De la fin de 1893 jusqu’au moins en 1900, plusieurs milliers d’indigènes dans le district de l’Équateur et dans la région du lac Tumba ont été tués par les soldats de l’EIC et leur main droite a été coupée et fumée. Des paniers avec les mains ont été apportés au commissaire de District Victor-Léon Fiévez et aux officiers européens. C’est sous Fiévez que cette pratique a été introduite. Dans certains cas, des gens qu’on croyait morts ont été amputés de la main droite, une vingtaine de cas nous sont connus, qui ont survécu à cette amputation. Dans des cas très rares on coupait la main d’un vivant si les soldats n’avaient pas assez de mains pour justifier leurs cartouches. La raison suffisante pour tuer les gens était l’insuffisance du rendement de l’impôt en caoutchouc. »

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Photos illustrant le livre de Mark Twain’s Le soliloque du roi Léopold II. Le roi avoue, dans ce livre, que la photographie est le seul témoin qu’il ne soit jamais parvenu à corrompre.

Les révélations de Casement provoquèrent une des premières grandes mobilisations humanitaires de l’histoire. Le consul fut rejoint par Edmund Morel, le fondateur de la Congo Reform Association, des journalistes, des écrivains dont Mark Twain et Conan Doyle. A travers le monde, livres, articles, pamphlets dénoncent les réquisitions forcées des indigènes, décrivent la pratique des mains coupées et racontent les représailles exercées sur les villages récalcitrants.

En Belgique, on assiste à une levée de bouclier contre ce que l’on considère comme d’infâmes calomnies répandues par les « marchands de Liverpool » jaloux de la réussite du roi. Mais au Parlement, les députés socialistes enfoncent le clou. Et l’indignation est si grande dans le monde occidental que Léopold II se voit contraint  d’envoyer dans son État une commission d’enquête indépendante.

annexionQuand celle-ci revient, quelques mois plus tard, elle confirme toutes les critiques. L’avocat Félicien Cattier déclare : « L’État du Congo est à peine un État : c’est une entreprise financière. » Une seule solution pour Léopold II : avancer la cession de son Congo à la Belgique, qui n’était prévue qu’à sa mort. Mais la Belgique est réticence à endosser un tel fardeau. Finalement, en 1908, quatre années après le rapport Casement, la Belgique vote l’annexion de l’État indépendant du Congo, et prend en charge son administration.

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