Sources

Du sang sur les lianesC’est au hasard d’une bibliothèque publique, que je suis tombé sur Du sang sur les lianes, de Daniel Vangroenweghe (Didier Hatier, 1986. Aden, 2010). L’auteur, professeur émérite de l’Université de Gand, est un ethnologue qui a travaillé dans la province de l’Équateur, celle où sévissaient avec le plus de férocité les prédateurs du caoutchouc. Ce livre m’a littéralement fait tomber des nues. Près de trente ans plus tard, je m’étonne encore d’avoir dû attendre si longtemps avant de découvrir que les héros coloniaux du frère Gabriel étaient des criminels de guerre et le grand pharaon un petit boutiquier.

Je me suis appliqué à lire les deux tomes de Jules Marchal sur l’histoire du Congo de 1900 à 1910 : E. D. Morel contre Léopold II (L’Harmattan, 1996). Cette somme aride, en deux tomes, passe au crible l’abondante littérature consacrée à la question congolaise au début du vingtième siècle. Il s’attache surtout au journaliste anglais E. D. Morel, meneur de la campagne internationale contre Léopold II.

Livres 26Jules Marchal, décédé en 2003, était Docteur en philosophie et lettres de l’Université de Louvain. Il avait été fonctionnaire au Congo, puis, après l’Indépendance, conseiller technique. Devenu ambassadeur de Belgique au Libéria, il entame des recherches dans l’intention de démentir un article paru dans un quotidien libérien sur les atrocités du Congo léopoldien. Ce travail l’amène peu à peu à se rendre à l’évidence : l’article dit vrai, la colonisation du Congo a été une entreprise de mort. Dès lors, il n’a plus cessé de publier sur le sujet.

GhostSes travaux ont inspiré l’écrivain américain Adam Hochschild, dont le livre Les fantômes de Léopold II (Belfond, 1998), écrit avec un sens du récit qui n’appartient qu’aux écrivains anglo-saxons, n’a pas volé sa place de best-seller. Journaliste américain classé à gauche, Adam Hochschild a milité dans le Mouvement des droits civiques et a travaillé pour des journaux prestigieux, avant de fonder son propre journal.

 

Un holocauste oublié, le sous-titre de la première édition de son livre en français n’était pas conforme à celui de l’édition en anglais : A Story of Greed, Terror, and Heroism in Colonial Africa (Une histoire de cupidité, de terreur et d’héroïsme dans l’Afrique coloniale). Heureusement, le livre est reparu dans une nouvelle édition française, en 2007, avec un nouveau sous-titre : La terreur coloniale dans l’État du Congo, 1884-1908.

Mains coupées 3Le premier sous-titre avait soulevé un tollé. Un génocidaire, Léopold II ? C’en était trop, la coupe était pleine, cet auteur racontait n’importe quoi. Les défenseurs de la monarchie s’étaient engouffrés dans la brèche pour démolir l’ouvrage tout entier. Sur ce terme de génocide, et sur ce terme seulement, accordons-leur qu’ils n’avaient pas tort : comparé Léopold à Hitler est abusif. Le roi n’avait ni la folie guerrière ni le délire raciste du Führer. Son crime, le pillage systématique d’un pays, au prix d’un nombre incalculable de victimes, et son mobile, l’appât du gain, défient beaucoup moins la raison que ceux d’Hitler.

Dans les pas de Conrad

Livres 22Il est une autre source, littéraire celle-ci, qui a beaucoup compté dans l’élaboration de mon roman. Les lecteurs de Conrad auront certainement retrouvé dans mon sinistre Major Fonck des traits de la personnalité de Kurtz, l’anti-héros du Cœur des Ténèbres. Je me suis imprégné de l’ambiance hallucinée du célèbre roman pour tenter de rendre l’atmosphère étouffante de la jungle congolaise, dont je n’ai qu’une connaissance livresque ou cinématographique.

Cependant, il serait vain de faire de Conrad un polémiste et du Cœur des ténèbres une tribune. Son roman n’a rien à voir avec les terrifiants pamphlets de Mark Twain (Le soliloque du roi Léopold) et de Conan Doyle (Le crime du Congo). Conrad se contente de décrire les turpitudes d’un individu désaxé. Mais il reste que ses quelques mois de service au Congo – dont il revint malade – provoquèrent chez lui une grande indignation.

J’ai naturellement lu les autres livres écrits sur le sujet, qu’il serait fastidieux d’énumérer ici. J’ai ensuite poursuivi mes recherches dans les archives du Musée royal d’Afrique centrale de Tervuren. C’est là, notamment, que j’ai découvert la lettre – accablante pour le système colonial – d’un jeune officier à ses parents.

Un journalisme sans gants blancs

L'arrivée du contingent congolais

L’arrivée du contingent congolais

J’ai également butiné dans les journaux de l’époque, sidéré par la violence des éditoriaux. On n’écrivait pas à plumes mouchetées, en ce temps-là, on ne mettait pas de gants blancs. Les journalistes ferraillaient comme des spadassins et ne mâchaient pas leurs mots. Ils se laissaient aussi très facilement graisser la patte. Distribuer des fonds secrets était la tâche principale du Bureau de presse de l’État indépendant du Congo – surnommé dans la réalité le « Le fonds des reptiles » et non le « bureau des reptiles ». Nègre » est le mot usuel pour désigner les Congolais exposés dans le parc de Tervuren. « Noir » n’a quasiment pas droit de cité, sauf dans l’expression « nos frères noirs », qui comporte une nuance d’ironie – rappel de la théorie qui veut que les Noirs seraient les descendants de Caïn. On ne se gêne pas pour dénigrer leurs aspects physiques ou moraux, en des termes qui nous sont aujourd’hui indicibles au sens propre. Et on vient à penser que les Congolais victimes des quolibets auraient pu faire aux visiteurs de l’exposition la réponse célèbre d’Alexandre Dumas : « Mon père était un mulâtre, mon grand-père un nègre et mon arrière-grand-père un singe. Vous voyez, Monsieur, ma famille commence là où la vôtre finit. »

Caricature3Voulant donner un aperçu de ces préjugés, j’ai tenu à mettre un échantillon de ces propos racistes dans la bouche de certains personnages ou dans les articles de journaux. Il faut bien voir qu’il était solidement établi que Dieu avait assigné à la race blanche la tâche de civiliser le reste du monde. Normal qu’elle en retire quelques profits, n’est-ce pas ? Des théoriciens (tel mon vicomte Van der Linden) allaient jusqu’à professer un racisme « scientifique » qui, détournant les théories de Darwin, ouvrait les portes à la discrimination raciale, à la ségrégation ethnique, à l’eugénisme et in fine au génocide.

L’arcade des mains coupées

L'arcade du Cinquantenaire à Bruxelles

L’arcade du Cinquantenaire à Bruxelles

Très rares étaient les journalistes à s’indigner. Les journaux de gauche avaient d’autres chats à fouetter : suffrage universel, journée des huit heures, repos dominical… Le Congo était l’affaire de quelques toqués. Les gens qui partaient là-bas n’étaient pas toujours très recommandables – repris de justice, commerçants faillis, ratés professionnels, comme ceux que raille La Chanson du Congo, que j’ai trouvée dans En Congolie, (1896) de l’avocat et écrivain belge Edmond Picard.

Léo et les femmesOn faisait la sourde oreille aux critiques formulées Outre-Manche. Ce n’est que plus tard, lorsque la campagne internationale contre Léopold II battra son plein, qu’au Parlement, Émile Van der Velde, le patron du POB (Parti ouvrier belge), baptisera du nom d’« arcade des mains coupées » le monument du Cinquantenaire élevé par Léopold II grâce aux bénéfices du caoutchouc.

Jean VoldersMêmes les frasques de ce coquin de roi ne provoquaient que des sourires amusés – au début, du moins, car à la fin de sa vie, elles scandaliseront son bon peuple. Lorsque le célèbre éditorial titré Saligaud II fut publié dans Le National belge du 14 juillet 1885 (le jour de la fête nationale de la France républicaine n’avait sans doute pas été choisi au hasard), beaucoup de bonnes âmes conspuèrent son auteur, Jean Volders, et non le roi. Il faut dire qu’à cette époque de machisme triomphant, la pédophilie était à peine considérée comme un délit.

Petit BleuDu Petit Bleu à L’Étoile

Étant donné que mon histoire se passe dans un journal, j’ai tenu à publier des articles. Ils permettaient de rendre le pittoresque de l’époque tout en faisant progresser mon intrigue. Certains sont un patchwork d’extraits de différents journaux (les reportages sur l’arrivée et le départ des Congolais, et sur l’exposition de Tervuren, notamment). D’autres sont fabriqués de toutes pièces (l’incendie de l’hôpital, les chroniques médicales du Dr Tantmieux). La Lettre d’un Noir à sa tribu (écrit par Meg Van der Linden dans mon roman), est issue du Peuple. Je l’ai trouvée si bien envoyée que je la publie pratiquement in extenso. Quant aux considérations du Dr Vermeulen sur la femme africaine, elles sont reprises, avec des retouches mineures, du Manuel du résident au Congo (1896) d’un certain Colonel Dony.

Gérard Harry accueillant le roi au stand de son journal

Gérard Harry accueillant le roi au stand de son journal

Le journal L’Étoile lui-même a pour modèle Le Petit Bleu, un quotidien congophile qui, dès sa création, en 1894, s’était assigné la mission de défendre les idées libérales et coloniales. Je me suis inspiré de son directeur, Gérard Harry, surnommé « Harry Ier, empereur du Petit Bleu », pour créer le personnage de Zollman. Comme L’Étoile, le Petit Bleu innovait en publiant des dessins et acceptait des « subsides » du « Fonds des reptiles », mais le scandale éclata plus tard que dans mon roman. Et, plutôt que de se donner la mort, Gérard Harry continua à diriger son journal en grand patron de presse respecté.

J’ai découvert ces informations dans le Petit Bleu lui-même, mais aussi dans Le Petit bleu de Gérard Harry (1894-1908), mémoire de licence en histoire et journalisme, à l’ULB, d’Erik Meeuwissen.

Maupassant à la rescousse

Guy de Maupassant

Guy de Maupassant

Les romans et nouvelles de Maupassant ont été une mine de renseignements sur les mœurs citadines et campagnardes de l’époque. Meg Van der Linden doit beaucoup à Madeleine Forestier, l’héroïne de Bel-ami qui se procure des informations et les met en forme pour son mari journaliste. Et c’est dans la nouvelle L’Héritage qu’un employé de bureau provoque un collègue en duel, au motif que celui-ci lui a lancé un encrier à la tête.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s